Ville de demain : le grand écart (2/2)

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« Dans cette Ville-confluence s’embrassent la Plantule et le Fleuvage : on est écolo et silencieux, on arrive dans cette cité tout doucement, en dirigeable » – carte d’Elise Cocault, classe de 6e, Montreuil-Juigné (Maine-et-Loire) pour le concours de cartographie imaginaire « Habiter la ville de demain »

Pour moi cette ville de demain doit être pensée mais non fantasmée, même si différente du modèle auquel nous sommes habitués. Elle doit certes faire sens pour les habitants de demain, mais également pour ceux d’aujourd’hui. Pour exemple ce fort intéressant article du directeur des partenariats de Sparkfund (publié sur le site d’information Smart Cities Dive) démontrant entre autres choses qu’il n’est pas si compliqué pour une ville de devenir « intelligente », pour peu qu’elle veuille bien s’y atteler de manière concrète, avec ses habitants et en partant de l’existant. « Si les villes n’utilisent déjà pas les données dont elles sont en possession, à quoi cela va-t-il bien pouvoir leur servir de mettre des capteurs partout ? Nous utilisons l’information dont nous disposons et la rendons exploitable », explique le président de Zerocycle, une plateforme d’engagement citoyen qui permet aux villes d’augmenter leur taux de recyclage et de réduire leurs déchets. Et l’auteur de conclure que « De nombreuses villes ont appris que ce qui semblait être une barrière – attentes démesurées de la localité ou budget limité – n’était en fait qu’un ralentisseur. Réaliser des mises à niveau intelligentes ne requiert pas des technologies du XXIe siècle, un paysage urbain ou des flux de trésorerie illimités, mais plutôt de la créativité et de la collaboration. »

Alors oui, bien sûr, à l’innovation, mais seulement si elle produit quelque chose d’utile, d’applicable et d’appliqué :

Thassalia
La centrale de géothermie marine Thassalia, alimente en chaud et en froid une partie des bâtiment d’Euroméditerranée 1 (source : Engie)

Innovation technologique raisonnée où l’on peut réaliser des économies (d’eau, d’énergie, de télécommunications…) sans avoir besoin d’appeler à l’aide pour faire fonctionner ses installations ou comprendre ses factures. Ce « low cost and easy tech » (décidément impossible d’échapper aux anglicismes…) est une des promesses de Smartseille, et plus généralement d’autres projets de l’EcoCité Euromediterranée.

Coccon ages
Le modèle de résidence intergénérationnelle Cocoon’Ages de Récipro-Cité

Innovation sociale, pour l’instant peu visible en dehors du projet d’occupation temporaire Coco Velten à la Porte d’Aix et de la construction de l’immeuble intergénérationnel « Cocoon’Ages »de Récipro-Cité et Eiffage sur Smartseille. Comme le rappelait un des membres de l’équipe Ouishare cet été, « L’innovation sociale se finance mal, dire le contraire serait mentir. » Mais ces nouveaux modes d’habitation, plus collectifs, vont j’espère dans le sens de l’histoire et devraient trouver peu à peu leur public et ainsi attirer davantage de financeurs.

Méthode
La méthode Modus Aedificandi, lauréat du concours Med’innovant 2018

L’innovation peut également aller bien plus loin. Lauréat du concours Med’Innovant 2018, la startup Modus Aedificandi a inventé une méthode de production de logements qui permet aux futurs habitants d’un immeuble de participer à la conception non seulement de leur appartement mais aussi de l’ensemble du bâtiment, tout cela pour un prix inférieur à celui d’un achat neuf classique. Cerise sur le gâteau, ces jeunes architectes, qui connaissent donc sacrément bien leur sujet, ont remarqué que « les personnes investies dans leur projet d’habitation sont porteuses d’un dynamisme économique et culturel pour leur territoire (vie de quartier, réseaux associatifs, création d’entreprises…), qui contribue à l’attractivité et à la mixité urbaine » – et ce n’est certainement pas moi qui irait dire le contraire 😉

ICI Marseille
Un « maker » d’ICI Marseille en pleine action (source : La Provence © N. Vallauri)

Parce qu’un quartier qui vit est un quartier qui tout à la fois habite et travaille, l’innovation entrepreneuriale tient également une place essentielle dans la vie et dans l’économie de la ville de demain. A ce titre, les « faiseurs » d’ICI Marseille, les « recycleurs » de Lemon Tri et tous ceux qui créent de nouveaux modèles d’entreprises locales sont probablement notre meilleure chance de développement économique durable de nos nouveaux quartiers.

La ville de demain c’est aussi une ville de la culture. Une culture pour tous, non pas posée comme un petit ornement pour parfaire le « tableau » ou pour « faire du social », mais pensée en amont, au même titre et avec les mêmes moyens que ceux qu’on accorde aux autres thématiques. « La ville de demain : une affaire culturelle ? » se demandait déjà l’Observatoire des Politiques Culturelles en 2010. Son directeur Jean-Pierre Saez posait alors fort bien le décor : « Si la ville durable est un tout organique, elle prend son sens dans son aptitude à croiser les enjeux urbains, sociaux, économiques, écologiques et culturels… La ville de demain se civilisera d’autant plus qu’elle donnera sa chance à toutes les imaginations créatrices. ». Lors d’un récent débat autour de l’exposition Georges Henri Rivière au Mucem, Jan Goossens, directeur du Festival de Marseille, déclarait quant à lui : « Le monde entier est présent à Marseille…. Le grand chantier c’est la ville de demain, dans laquelle il faut tenter de créer une culture commune, même si on n’a pas le même passé. »

nesquelquepart-5De manière plus large, ce qui est en jeu c’est cette capacité de la ville de demain à nous rassembler autour d’intérêts, voire de passions communes, même si ce qui nous plaît à tous ne nous plaît pas de la même manière à tous. Beaucoup de lieux culturels situés dans Euroméditerranée font cela très bien (cf. mes articles sur ce sujet). Voir des scolaires se précipiter à l’accueil en fin de visite de « Nés quelque part » au Dock des Suds pour demander s’ils pourront revenir « jouer un autre personnage » nous montre clairement le chemin. Reste à développer de nouveaux lieux et de nouvelles initiatives dans les quartiers en cours de réaménagement et à construire une véritable politique culturelle pour les quartiers de la ville à venir.

Cette ville de demain souhaitable doit donc être avant tout « durable » à proprement parler, en sachant tirer parti de la modernité sans en abuser, et confronter les mondes et les idées sans les opposer.

Illucity
Illucity, « Au sommet de l’illusion » : un message qui ne devrait  pas manquer de susciter quelques réactions à Marseille…

Plus que d’un parc d’attraction géant de réalité virtuelle (à 30€ l’heure de jeu), nous aurons besoin de lieux de proximité où nous rencontrer, en complément des grandes structures culturelles et des initiatives festives locales. Les commerces font partie de ces lieux de rencontres. Une conciergerie d’immeuble qui propose un service de pressing/retouches et de cordonnerie alors que les locaux commerciaux des rez-de-chaussée des bâtiments restent vacants me fait hurler.
De l’aveu même de l’Agam dans un excellent dossier sur la qualité d’habiter, « Les efforts sur les prestations offertes à l’intérieur d’un logement peuvent conduire à un ‘bien loger, mal habiter’… aux dépens du dialogue avec le quartier, la ville. Les espaces communs arborés ou la fermeture des propriétés trahissent plus une volonté de se couper de l’espace urbain que de l’habiter. » (N.D.A. : mais aussi d’une incompétence de la Ville de Marseille à entretenir ses espaces publics, d’où le « transfert » qui s’opère vers les copropriétaires ☹). En revanche, une médiathèque/café de quartier, un jardin partagé où je vais donner rendez-vous à une voisine ou entamer une conversation à bâtons rompus avec une famille que je ne connais pas me séduisent. Tout cela peut sembler très banal mais les habitants d’un quartier ont envie de pouvoir se retrouver physiquement quelque part pour échanger. Cela était déjà vrai il y a cent ans et il y a fort à parier que cela le restera dans les années à venir, même si la typologie de ces endroits évolue.

FannyLes lieux associatifs sont eux aussi essentiels. Dans ma rue, les adhérents d’une association de boulistes/joueurs de cartes nous déroulent leur fresque pagnolesque tous les jours, tandis que les gamins du quartier jouent au foot à tue-tête sur le terrain qui jouxte le leur. Bel équilibre. Les seuls trublions sont les automobilistes qui klaxonnent au moindre ralentissement et que ces joueurs de boules et joueurs de balle de 7 à 77 ans houspillent d’une même voix.

La clé est donc avant tout de réunir les conditions nécessaires à maintenir les liens existants entre les habitants et à leur permettre d’en créer de nouveaux. Les institutions seules, surtout lorsqu’elles sont défaillantes, n’y suffiront pas, non plus que les modélisations sur Minecraft. Nous avons donc tous un rôle à jouer, mais pour pouvoir participer à la construction de cette ville de demain, il faut déjà comprendre celle d’aujourd’hui. Je ne saurais donc trop recommander comme à mon habitude aux nouveaux et futurs habitants de s’intéresser de près à leur environnement et de pousser leur curiosité un peu plus loin que leur « zone de confort ».  Après quoi il y a mille et une manière de s’investir dans la vie de son quartier. J’y reviendrai… l’année prochaine !

 

 

 

 

 

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